Margaret Thatcher, cette icône féministe

Margaret Thatcher est morte, perte pour certains, bonne nouvelle pour d’autres. Certain-e-s féministes hésitent à la pleurer. Certes elle n’a pas été très gentille avec les mineurs et les grévistes de la faim de l’IRA mais c’est aussi la première et seule femme à avoir jusqu’ici dirigé et le parti conservateur et le Royaume-Uni… un sacré modèle, non ? D’ailleurs je crois que je vais lui monter un petit autel dans ma chambre. Je pourrai encadrer une citation d’elle… “le féminisme est un poison”, peut-être. Je la regarderai tous les matins pour m’imprégner de sa grande philosophie : les femmes n’ont qu’à se débrouiller toutes seules et si elles n’arrivent pas aux mêmes postes et salaires que les hommes, elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes. Que n’ai-je eu plus tôt cette révélation, à coup sûr la pierre angulaire de la libération des femmes !

Voir des femmes de pouvoir cracher sur le féminisme n’est même pas une chose rare. C’est sans doute gratifiant pour l’ego d’être la seule de son sexe à avoir atteint un certain niveau. Nous devrions plaindre les hommes, d’ailleurs, qui ne peuvent expérimenter cette merveilleuse sensation. C’est terrible, le sexisme.

La morale néo-libérale de “chacun pour soi et Dieu pour tous” (ah non pardon, pas Dieu pour tous, la laïcité tout ça) nous enseigne que quand on veut on peut et que t’as qu’à faire des efforts, petit cancre. D’ailleurs si Margaret Thatcher l’a fait c’est que c’était possible, donc si t’es pas encore Première Ministre c’est qu’il faut te bouger un peu plus, arrête de boire et va travailler dirait Gina Rinehart – la femme la plus riche du monde, encore une grande féministe. Grâce à mon doctorat de psychologie de comptoir je diagnostiquerais chez les dames qui tiennent ce discours un nombrilisme aigu et une incapacité à se détacher de son propre sort, tandis que mon diplôme d’ophtalmologie m’indique un trouble de la vision latérale – communément appelé “œillères”.

L’autre jour tandis que je retranscrivais une phrase d’Angela Davis : “certains [les noirs] vont en prison, d’autres [les blancs] vont à l’université, c’est ça le racisme structurel”, on m’a répondu que les délinquants allaient en prison et les malins à l’université, que ce n’était pas du racisme, que c’était normal. Que 20% des Noirs américains nés entre 1965 et 1969 aient fait de la prison contre 3% des Blancs nés pendant la même période est “normal”. Pas du tout besoin d’interroger une société qui engendre plus de délinquance chez ses éléments racialisés et qui les condamne davantage pour des faits identiques.

Croire que le féminisme est inutile parce que la preuve moi j’y suis arrivée relève du même type d’aveuglement. La philosophie néo-libérale, en se centrant sur le libre-arbitre, a tendance à occulter les déterminisme [insérez ici un quart d’heure de débat sociologique et philosophique]. Or si nous avons tous un magnifique libre-arbitre non entravé, quel besoin de luttes sociales, anti-racistes et féministes ? On se construit soi-même après tout, donc on ne peut s’en prendre qu’à soi-même. Si pratique pour préserver le système (oui j’accuse encore “le système” comme quand on avait treize ans et qu’on était des rebelles – je vous rassure je ne porte plus de tee-shirt du Che).

Etre féministe, c’est simple, on dit souvent qu’il suffit d’être pour l’égalité des sexes. Il y a une deuxième condition en réalité : reconnaître l’existence des inégalités. De préférence reconnaître l’existence du patriarcat, ce système qui organise la domination des hommes sur les femmes, même si ça parait un peu un gros mot. Reconnaître une oppression qui touche un groupe (voire une classe – encore un gros mot). Du coup lutter contre ce système implique une certaine solidarité féminine – je ne parle pas d’aider une autre fille en disant à son copain qu’elle a dormi chez vous hier soir. Sans cette conscience les femmes de pouvoir resteront des étoiles filantes et, que je sache, le féminisme ne vise pas à l’émancipation de quelques femmes sur des millions. La philosophie néo-libérale, en portant aux nues des figures comme Thatcher ou Rinehart, ne fait que diviser pour mieux régner - pendant que chacune est focalisée sur sa réussite individuelle, la lutte féministe n’avance pas toute seule.

Rendons tout de même un mérite à Margaret Thatcher : elle est un excellent contre-exemple de la femme faible et douce. Ça n’a pas empêché Renaud d’écrire une chanson essentialiste où il idéalise les femmes si innocentes, mais c’est déjà un pas en avant pour montrer que non, les femmes ne sont pas ces anges merveilleux que les hommes aiment à imaginer. J’aime pas les piédestaux, c’est pas pratique pour marcher.

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Webmestre 13ALactu (les bugs, c'est elle) et chroniqueuse féministe dérisoire (mais néanmoins convaincue), Elise Lasry aime les parenthèses et les internets. Son compte Twitter : @LadyDylan